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23 juin 2015

Anthologie "La baignoire d'Archimède. Anthologie poétique de l'Obèriou"

Anthologie
La baignoire d'Archimède. Anthologie poétique de l'Obèriou
(Circé, 2012)

Disponible ou sur commande dans (toutes) les (bonnes) librairies et sur le site de l'éditeur ici


Extraits :

Daniil Harms

Le lai de Piotr Yachkine le communiste

     Chassant les toises à grands pas
     nous volions au dernier combat
     nos lances s'étaient émoussées
     nous faisions halte autour d'un feu
     sous nos pieds les fleuves séchaient
     et nous hurlions : rattrapons-les !
     hautes épaules disloquées
     gueules blanches et affûtées.
La route c'ets pas un foulard
un fusil ça s'aiguise pas
comme des flèches nos regards
suivaient les verstes au galop
tel qu'un rideau tombaient le ciel
derrière les pins les bouleaux
les pierres sautaient dans la pelle
la lune est pire qu'un soleil.
     Combien de temps je sais pas trop
     nous avons traqués les chariots
     les jambes en pâté de foie
     la bouche crachant de l'écume
     les yeux vidés de toute vie
     la mousse nous étaient comme un lit
     mais nous disions hardi les gars
     que personne ne reste en arrière.
Chassant les toises à grands pas
nous volions au dernier combat
au dernier combat nous volions
! s'il faut crever eh bien crevons !
C'est tout
1926

*

pour ne pas rire face aux balles
cachons la face en un tonneau,
le snuques s'en fichent pas mal
le choeur des piques est leur lot.
et avec un rictus le foie
entre les tombes ressuscite,
Achille vibre et se déploie
au-dessus de smorts comme un bolide.
marchand de sable le serpent
bâfre maison fusil et soc,
et hache en main, en tournoyant,
Barbara vole avec sa toque.
rire nous saurons l'éviter
assis au fond d'une barrique
et quand tu seras oubliée
vers toi nous revolerons bien vite.
et lors nous boirons ivres morts
et lors nous rirons haut et fort
C'est tout
1930

*

Vous m'emmenez avec un bandeau sur les yeux.
Je ne marcherai pas les yeux bandés.
Enlevez le fardeau et j'avancerai seul.
Ne me tenez pas non plus les mains,
je veux que mes mains soient libres de gifler.
Ecartez-vous, stupides spectateurs,
je vais me frayer un chemin à coups de pieds.
Je passerai sur une seule planche sans chanceler,
je courrai sur la corniche sans tomber.
ne vous mettez pas en travers. Vous le regretteriez.
Vos yeux de lâches dégoûtent les dieux.
Vos bouches s'ouvrent hors de propos.
Vos narines ignorent les arômes vibrants.
Mangez votre soupe, vous y êtes à votre affaire.
Balayez votre chambre,
                              c'est votre lot depuis des siècles.
Mais retirez-moi ces bandages et ces sangles,
je me nourris de sel, et vous de sucre.
j'ai mes propres jardins et potagers,
et c'est ma propre chèvre qui y broute.
J'ai dans ma malle un grand bonnet de fourrure.
Ne barrez pas ma route, je suis mon propre maître,
            et vous n'êtes pour moi que le quart d'une fumée.

8 janvier 1937

***

Alexandre Vvédenski

Le discours de Thomin

Messieurs, messieurs,
tous les objets, chaque pierre,
poissons, oiseaux, chaise et lumière,
montagnes, pommes, eau et feu,
frère, épouse, lion et père,
mains, millésimes et visages, fléaux,
la guerre et la chaumière, l'ire
et le souffle des fleuves horizontaux,
l'homme pauvre d'esprit a tout inscrit
dans ses tablettes et tableaux.
On a créé la chaise, mais pourquoi ?
Pour que je m'y assoie
et boive et dévore de la viande.
Si comme par enchantement un fleuve fut tracé ici,
nous pensons que c'est pour remplir notre vessie.
Si l'on a créé les cieux,
c'est pour qu'aux miracles la science s'exerce un peu.
Même chose pour les montagnes viriles,
les fonctions, le brouillard et la mère.
Si nos conversations peuvent déplaire,
Il faut d'abord les comprendre, vous les imbéciles.
Messieurs, messieurs,
voici devant vous l'eau qui s'écoule
et fait à son insu des dessins.
Là-bas, sous un buisson, les années s'enroulent
et parlent de leur propre destin.
Là-bas la chaise se change en victoire,
la science est un milieu, un miroir,
bêtes et grades, maladies et crimes
nagent comme des lignes dans l'abîme.
Le Roi du monde Jésus-Christ
ne jouait pas au vingt-et-un, ni au whist,
il ne frappait pas les enfants, ne fumait rien
et n'allait pas au bistrot du coin.
Le Roi du monde transformait le monde,
c'était un chef d'équipe descendu des cieux,
et nous étions tous pêcheurs à la ronde.
Nous sommes aujourd'hui risibles, ennuyeux.
Et après la mort, dans notre rotation,
la métamorphose sera notre seule rédemption.
Messieurs, messieurs,
voyez, toute la terre est eau,
voyez, jours et nuits sont un flot.
le grand prêtre volant sort de sa guérite
et voit avec horreur tout ce qui advint après,
la mort qui n'est plus qu'une écume insipide.
Aïeux et père fondateurs, êtes-vous satisfaits ?

(1930-1931)

***

Nikolaï Oleïnikov

Charles Darwin

Charles Darwin, un savant fameux,
Capture un jour une mésange.
Il l'observait de tous ses yeux,
Frappé par sa beauté étrange.

Il voit sa tête de reptile,
Sa queue de poisson sans écailles,
Ses mouvements de souris fébrile,
Ses pattes comme des étoiles.

"Tiens, tiens se disait Charles Darwin,
Tu es très complexe, l'amie.
Près de toi, je fais piètre mine ;
Petiote, mais quelle harmonie !

Non, la nature notre mère
Ne m'aura pas gâté du tout.
Pourquoi me refiler ces joues vulgaires,
Ces talons vils, cette poitrine en roue ?"

... Et le vieillard sanglota de dépit,
Il voulait même se flinguer !
Darwin un savant fameux, oui,
Mais il lui manquait la beauté.

1933

***

Nikolaï Zabolotski

Poprichtchine

Quand le vent balance les croix
Et le gel s'empare des rues,
Gogol insensé de ses doigts 
Dessine des rêves bossus.
Et transi, raidi par l'hiver,
Par l'angoisse qui sans fin rampe,
L'effroi a fait rouler ses pierres,
Et le vent fusille les tempes,
Le vent arrache la pèlerine,
Fait sauter la neige et fulmine,
Mais soudain désarticulé
Se couche - docile - à ses pieds.
Cette puissance, d'où vient-elle ? 
Ce n'est pas un démon, mais lui :
Poprichtchine ailé de sourcils,
Visage tendu vers le ciel.
Tourne dans les bureaux, ô vent,
Répands les plumes en torrent
Et ouvre un éventail de nacre
Pour que l'Espagne le consacre.
Et recouvrant les champs natals
Avec sa mantille lilas,
Séville bruyante dévale
À la rencontre de son roi.
Lui, fleur subtile et décharnée,
Ses yeux martyrs pour seul éclat,
Se dresse...
              ... La nuit est retombée.
Un lit, les gardiens, le matelas,
La blouse entaillant les aisselles,
Medji qui geint comme un dément,
Et au carreau l'aube encore frêle.
Flagelle les bureaux, ô vent,
Couvre les rues de neige dense
et enfouis-y profondément
Le coupé de Son Excellence.
Fouette les entrées, les colonnes,
Piliers et arches de béton,
Arrache les galons, éperonne,
Sous la neige enterre les ponts.
Et bras tendu le vent s'élance
En hurlant dans les cheminées,
Les monstres neigeux sur ses traces
De toit en toit ont déboulé.
Voici
Qu'aux clochers
Ils s'accrochent,
Puis s'engouffrent
Dans toutes les cloches,
Se couchent dans les embrasures
Et vont de pâture en pâture
Là où, dans sa dernière audace
Afrontant l'aveugle ouragan,
En blouse blanche se balance,
Le visage mort,
Ferdinand.

1928

*

Sur la mort méditant hier,
J'ai senti que mon âme se durcissait.
Triste jour ! La nature millénaire
Me fixait au coeur sombre des forêts.

Et cette désunion, comme un tourment inouï,
M'a transpercé le coeur. Alors en un éclair
J'entendis tout : le chant des herbes dans la nuit,
Les paroles de l'eau, le cri figé des pierres.

Et, vivant, j'errais au dessus des sentes,
J'entrais en forêt sans effroi,
Et les pensées des morts, colonnes transparentes,
S'élançaient vers le ciel autour de moi.

Et la voix de Pouchkine montait du feuillage,
Les oiseaux de Khlebnikov chantaient près de l'eau.
J'aperçus une pierre inerte. Et le visage
De Skovoroda y parut bientôt.

Et tous les peuples, toutes les créatures
N'avaient jamais été taris,
Et moi je n'étais pas l'oeuvre de la nature,
Mais sa pensée ! mais son mouvant esprit !

1935-1936

***

Igor Bakhterev

Le petit vieux qui se (sus)pendit en guise de lustre

Doucement dans ma chambre les portes s'ouvrent
Doucement dans ma chambre des petits vieux s'engouffrent.
La rumeur de la brise à la fenêtre ouverte
Par la fenêtre ouverte les voix des concierges.
Et à pas de loup les petits vieux se glissent vers la fenêtre
En tirant de leur poche des petites cuillères
Et dans ces cuillères sont assis des moineaux
Petits oiseaux à longue queue et au visage rigolo.
Voici qu'un moineau vole en petits cercles égaux
Et en volant il gazouille des paroles d'oiseau :
Nos zézoles c'est pas pour vous
Vos durs sols c'est pas pour nous
Comme des vrimes nous voulons zoler
Nous ne vous laisserons pas désailer.
Un petit vieux alors
S'est mis à voler derrière le moineau
En agitant sans cesse sa cuillère là-haut
Mais après trois petits tours trop fatigué
À un crochet du plafond le petit vieux s'est agrippé.
Comme un lustre il restait suspendu pendant des heures
Sous sa moustache dormait le moineau gazouilleur.
Plus de voix de rumeur à la fenêtre le silence
Doucement dans ma chambre le petit vieux se balance.

1930

***

Nikandr Tiouvelev

Le livre des réclamations

Je demande au ving-et-unième
rien qu'une miette de pouvoir.
Je ne rougis pas, ne tremble pas même
face à Nastia, cloué sans voix.
Aujourd'hui tu es le maître ou l'aurore.
Je sifflais autrefois
Mais j'ai compris tes entrailles
Et le pouvoir des gestes.
À l'unisson de tous je vivais
et je me souviens de vingt batailles,
d'un neuvième siècle aussi
et d'un seigneur maître
qui s'appelait peut-être Oleg.
Moi le mentor des cieux
on m'a nourri de poule mouillée
et d'Anatole et de Biedny.
Cette ville était comme une forêt,
moi le maître des eaux
on m'a nourri d'une bouillie rouge
et mes élèves de fers à repasser...

*

Vous avez tellement changé
comme moi soldat de la beauté
qui allait mettre en harmonie
la raison et le rocher,
moi dont les mains en fusil
voulaient hisser au ciel les hosannas
moi dont la voix en fusil
avançait tout droit
                              pour cela
moi qui divinement agitais
                              les mains
                              pour cela
qui voulais avoir affaire aux dieux
                              et non pas à des porcs
                              pour cela.

1933 ?

***

Konstantin Vaguinov

Je cours dans la nuit hérissée sur la route de Finlande.
La Russie n'a jamais existé : rien qu'un délire coloniale.
Là-bas, à l'intérieur, la terre hurle en effervescence,
L'homme couvert de poils et bestial se dresse sur ses jambes.
Nous sommes l'étrange alluvion des pays étrangers,
Nous sommes les maîtres et les princes du ponant.
Pourquoi sommes-nous nés dans un pays au sang féroce,
Où les hommes dans leurs yeux ont une aurore immense.
Je n'aime pas l'aurore. Je préfère sifflements et tempêtes,
Le sifflement de l'automne et celui du désespoir.
Laissons Bethléem scander et chanter la Vie Nouvelle!
Je suis tout envahi de vagues païennes.
Epaules anguleuses et obliques,
Visage éteint sur le crâne -
Orphée, mon archétype lointain,
Vogue parmi les collines qui fondent dès l'aube.
Un Apollon de bronze sonore
M'a fait don du fer : mes yeux, ma volonté.
Et voici que tel un loup je cours en rase campagne,
Et voici qu'en mouton j'erre dans les villes.
L'héritage d'Optyno aridement somnole.
Nectaire entre dans le jardin du monastère.
Soleil grêlé. L'air sent la cerise.
Les peintres couvrent d'encens le Crucifié.
Il y avait la Russie : celle des églises et cimetières,
Des terems secs et carrés.
Puis l'homme s'est tu, les flots cinglent la rive finnoise,
Et une lune provinciale se balance.

1922

*

Nous sommes les derniers débris de l'Occident,
Pays des Isbas de planches et des tempêtes asiates.
C'est le destin d'Ovide que nous traînons dans la demeure...
- Sois courageux, vieillard, je vais te soutenir.

Et de laisser tomber le vieux. Canal de dérivation.
Paisible la lune, paisible l'eau au-dessus de lui.
Je suis un suicidé. Mais le vent de sa soie légère
A effleuré mes joues, et s'éloigne en tintant.

18 mars 1923

***

Guennadi Gor

Gogol et Pouchkine

Voilà  que Gogol s'est assis.
Voilà que Pouchkine s'en vient.
Un cerf a bondi hors de la forêt.
Et un soleil d'enfant court en sautillant.
Et la nounou s'est enlisée dans la neige.
Voilà que Pouchkine s'en vient.
Voilà que Gogol arrive.
Et la nounou s'est changée en eau
Qui s'écoule de la montagne.
Les canards y nagent et plongent.
Les oies volent, le cou tendu.
Voilà que Gogol s'est assis.
Voilà que Pouchkine s'en vient.
Et la nou nou s'est changée en cerf.
Qui tantôt bondit hors de la forêt.,
Tantôt se met à fondre, comme un son.
Et Gogol écoute
Le matin et Pouchkine qui jouent du pipeau.

août 1942

***

Quelques Obèrioutes :

 Daniil Harms

Konstantin Vaguinov

 Alexandre Vvédenski

Nikolaï Zabolotski

Une anthologie établie, présentée, traduite par Henri Abril. C'est un important travail de fond (avec chronologies, notes de traductions, historique, etc) grâce auquel on apprendra presque tout ce qu'il faut savoir sur l'Obèriou, dernier éclair (1927-1931) de l'avant-garde russe dont les membres, tous d'une étourdissante liberté (politique, formelle, stylistique, etc), sans cesse menacée et censurée par le pouvoir stalinien qui n'aimait pas beaucoup le génie lucide et ironique de ces jeunes gens "du monde concret, de l'objet et du mot concrets". Ils seront littéralement décimés (déportés, exécutés, internés...) lors de purges successives. Ah c'est sûr, c'est pas du petit scandale pépère sur le boulevard Saint-Germain, ni les petites bagarres de claques au Vieux Colombier. Des vrais ennemis quoi ! Convient aux enfants de 1 à 88 ans pour qui "la poésie n'est pas de la semoule, qu'on avale sans mâcher et qu'on oublie aussitôt".
Avec cette autre anthologie Des Hommes sont sortis de chez eux (Christian Bourgois, 1997), voilà de quoi rebondir vers les chefs-d'oeuvre fascinants qui ont été publiés depuis leur redécouverte assez récente finalement (d'abord chez Christian Bourgois puis chez Allia ou Verdier par exemple) et d'aller fouiller partout chez ces zaoumiens de russes.

C'est tout